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Penser la réalité

Avant-propos

Le projet du présent ouvrage est né de préoccupations avant tout extra-philosophiques ou encore, indirectement philosophiques. C’est dans le cadre d’histoires invraisemblables et de faits anecdotiques que l’idée d’affronter ce qu’est la réalité s’est dessinée. Ces histoires sont celles du quotidien et de la rue en Afrique ; celles de familles, de communautés, de quartiers, de zones rurales et urbaines, d’espaces et univers africains ; celles de milieux divers, des milieux académiques, professionnels, associatifs, sportifs, religieux… Grosso modo, ces faits et histoires concernent l’expérience vécue en Afrique et l’existence des Africain(e)s.

Ces faits pourraient surprendre, heurter la sensibilité, susciter la susceptibilité des personnes habituées à baigner dans un univers considéré comme foncièrement rationnel. Ces histoires peuvent être minimisées et même radicalement rejetées par la majorité des penseurs se considérant comme orthodoxes ; des penseurs dont les conceptions suivent la logique rationnelle occidentale. Il s’agit d’experts, d’érudits, de thématiciens, de mandarins, de clercs, de concepteurs, d’artisans du savoir, de chirurgiens du concept… ; des hommes et femmes versés dans les pratiques pures de l’épistémè ; des chercheurs habitués aux méthodologies transparentes, aux procédés traçables, aux productions absolument cohérentes et aux élaborations théoriques qui se déploient et investissent le monde en suivant les canons fixés par les ordres scientifiques et les principes philosophiques établis comme universels.

Voici quelques faits anecdotiques considérés comme réels (vrais) par les personnes qui les ont vécus et les milieux dans lesquels ils se sont déroulés. Ces faits provoquent notre réflexion et pourraient se transmuer en une réelle épreuve théorique, s’ils ne sont pas radicalement récusés ou envisagés uniquement qu’à travers la logique causale classique.

 

Ø  Le chef-chat et le secrétaire-lion : dans une société publique d’une grande ville locale (africaine/Luanda), un secrétaire de direction, depuis presque toujours, vient systématiquement en retard au travail. Ses relations avec les autres employés sont difficiles et son comportement ordinaire est bizarre. Ses façons de faire inquiètent ses collègues de travail qui l’interpellent à propos. Ils lui disent que le patron finira par le sanctionner sévèrement et le mettre à la porte.

Cependant, le Monsieur, confiant en lui-même, répond de façon arrogante et goguenarde, que le patron de la maison le connaît bien et ne le sanctionnera jamais. Ce patron n’osera pas s’attaquer à lui ni le licencier, puisqu’il est fort. S’il le blâme ou s’il lui fait des reproches le jour, lui, le punira la nuit. Et il ne saurait tenter de l’interpeller ou de lui faire un quelconque mal, car la punition nocturne pourrait lui être fatale. De fait, selon certaines indiscrétions, durant la nuit, le secrétaire se transformerait en lion. Il a le totem du lion et, son patron, celui du chat. Donc le rapport de forces est en défaveur du chef, qui n’est qu’un pauvre petit chat la nuit. Ainsi, le secrétaire, le lion, dans le monde mystique, n’a pas de compte à rendre à un chat, même si celui-ci est son chef le jour (dans le monde visible).

 

Ø Ta’ Papaye : Ta’ Papaye était un monsieur ordinaire, ordinairement étrange. Il vivait dans un quartier, à la périphérie de Kinshasa. Ta’ Papaye ne dérangeait pas souvent les voisins du quartier et il ne voulait pas être dérangé. Il ne supportait pas les bruits que les jeunes gens de son quartier faisaient le soir lors des grands matchs de football européen. Alors, pour calmer les jeunes bruyants, il apparaissait sur l’écran de leur télévision. C’était un véritable spectacle. Ta’ Papaye apparaissait à la télévision en direct et blâmait sévèrement les jeunes. Il leur demandait de ne pas le déranger puisqu’il se reposait. Certains jeunes fuyaient ce regard qui venait transpercer l’écran ; d’autres restaient là, sans trop être perturbés. Ils connaissaient bien les fameuses histoires de Ta’ Papaye ; ainsi, ils n’avaient aucunement peur de ses apparitions télévisuelles.

Un jour, un fait étrange est survenu au quartier, la mort brutale d’une jeune fille. Les accusations se sont très vite portées sur la personne de Ta’ Papaye. Il fut informé de ces accusations. Lui disait ne pas connaître cette fille décédée inopinément et ne rien avoir avec cette histoire. Dans les jours qui ont suivi, certains habitants du quartier ont décidé d’en découdre avec Ta’ Papaye. Trop, c’en était trop ! Il fallait achever ce monsieur, ce méchant sorcier. Ils viennent donc chez Ta’ Papaye, encerclent sa parcelle et avancent vers sa maison. Ta’ Papaye est bien présent dans la maison, imperturbable. Les gens vont avec des armes blanches pour l’attraper et le frapper. Ils arrivent tout proche de lui et quand ils veulent le frapper, Ta’ Papaye n’est plus là, il a mystérieusement disparu. Il leur a échappé. Ta’ Papaye se retrouvait à 100 kilomètres de sa maison, dans une zone reculée, loin des regards menaçant et de l’action vengeresse des gens de son quartier.

 

Ø  Le physicien nucléaire : un homme était revenu au Gabon, son pays natal, après un long séjour aux États Unis où il avait été formé dans une prestigieuse université dans le domaine de la physique nucléaire. Il avait obtenu avec brio un diplôme de docteur en sciences et maîtrisait parfaitement les processus de formation et transformation de la matière, de fission et fusion nucléaires… Un jour, ce monsieur se rendait à l’église. Arrivé dans la cour de l’église, il se met à courir pour se cacher sous le grand baobab qui était proche de la place centrale de la paroisse. Il fuyait le regard et, peut-être, les foudres d’une personne qu’il avait aperçue. Il avait peur de cette personne, un parent assez proche de sa famille maternelle, qu’il revoyait après près de 20 ans. Plusieurs personnes le craignaient. En fait, dans le village où le physicien est né et a grandi, beaucoup de gens disait que ce monsieur est un grand sorcier. C’est un grand malfaiteur nocturne. Alors, le grand physicien, n’avait guère oublié ces histoires villageoises. Pour éviter de rencontrer le grand sorcier, il est parti se cacher sous le baobab de la paroisse.

 

Ø  Nga ka ! / Pas moi ! : un monsieur sort d’un village situé dans la zone forestière au Nord du Congo-Brazzaville. Il vient en ville pour passer un séjour chez son fils, un grand industriel reconnu dans le pays. Le fils accueille bien son père et, entretemps, il l’amène au centre-ville pour faire quelques achats. Arrivé dans un supermarché, c’est l’air conditionné qui les accueille à l’ouverture de la porte centrale. Alors, le monsieur frappe fermement sur sa poitrine ; il soupire profondément et s’écrie fortement : nga ka ! (Pas moi !). Ils (ses ennemis) ne m’auront pas. Jusqu’en ville, ils s’attaquent à moi et m’envoient des flèches. Mais je suis préparé à les combattre. Ils ne peuvent pas m’avoir, surtout pas auprès de mon fils bien aimé.

Le monsieur évoquait ses ennemis mystiques ; des personnes qui le combattraient et chercheraient sa disparition depuis le village. En recevant de plein fouet l’air conditionné qui, souvent, est très dense, il pensait que ses ennemis le poursuivaient jusqu’en ville. L’air conditionné, inhabituel dans son quotidien, est interprété et vécu comme une présence des forces du mal et des flèches de la mort. Il fallait combattre et maîtriser le phénomène, qui n’était que l’expression de la puissance ennemie en acte.

 

Ø Le chasseur illusionné : un chasseur, après une chasse infructueuse, revient au village – Nous sommes en Centrafrique ! Il est désaxé. Lui, le grand chasseur, doit dire quelque chose aux gens du village, à sa famille. Il doit montrer qu’il ne manque jamais sa cible, qu’il est et restera toujours le grand et glorieux chasseur de la communauté. Il décide donc d’inventer une histoire. Il annonce à toute la communauté du village qu’il a fait une grande prise. Il a abattu un éléphant. Le chasseur est content de faire cette annonce, qui, manifestement, est une pseudo-vérité. Alors, il se retire dans une maison et voit la quasi-totalité du village se déployer vers le lieu indiqué. C’est un mouvement d’ensemble.

Après un temps, ce chasseur, qui avait précédemment menti à toute la communauté, se dit en lui-même : et si c’était vrai ce que j’ai dit ? Et si j’ai effectivement tué un éléphant. Étrangement, le monsieur se convainc qu’il a abattu un éléphant, que l’histoire est bien réelle. Il prend sa machette pour rejoindre les autres membres de la communauté du village au lieu indiqué, là où l’éléphant serait tombé.

 

Ø Le compagnon de Mami Wata : dans un quartier de Douala, un homme est très riche ; cependant, il ne travaille pas. Sa parcelle et sa maison sont toujours propres, mais on ne voit personne mettre la propreté dans la concession ni faire le ménage là où il habite. Pourtant, tout y est en ordre ; tout s’y trouve, presque toujours, bien disposé. Le jeune homme vit seul et sort très rarement. Il ne fait presque jamais de courses au centre-ville pour s’approvisionner. Des questions se posent sur son identité, sur ses relations, sur la réalité de sa vie.

En échangeant avec l’une et l’autre personne, on apprend qu’il est en relation avec Mami Wata, une divinité africaine des eaux. Il serait entièrement pris en charge par une entité mystique. Et il n’a pas le droit d’entretenir une relation avec un être humain. De fait, toutes celles qui se sont approchées de lui, toutes celles qui l’ont désiré ou ont voulu commercé intimement avec lui, ont eu une fin tragique. Ce monsieur mystérieux vient pourtant à l’église. Alors, comme les histoires courent les rues, le pasteur de son église le rencontre un jour et lui pose des questions sur sa vie personnelle. Il avoue être en union avec Mami Wata. Quand le pasteur lui suggère d’abandonner cette entité des eaux et, mieux encore, de l’en délivrer, il refuse catégoriquement. Il se sent heureux avec Mami Wata et vit bien dans cet univers humano-aquatique. Mami Wata l’entretient, elle lui donne beaucoup d’argent et lui procure une joie immense.

 

Ø La petite fille étrange : à Johannesburg, une petite fille fréquentait une paroisse importante d’un des quartiers de la ville. Cette enfant, née sans problèmes génétiques, selon le témoignage de ses parents, présente pourtant un comportement étrange. Durant des jours, des semaines et des mois, elle ne va pas aux toilettes. Elle mange et boit, mais elle n’urine pas et ne fait pas de selles.

Plusieurs médecins de la ville l’ont consultée et examinée. Elle ne présente aucun symptôme. Elle paraît bien en forme. Elle mange, mais quel canal assure le dégagement des matières consommées ? Aucune réponse n’a été donnée scientifiquement à cela. Des membres d’églises et de communautés charismatiques ont prié pour elle, pas de solution ! Aucune cure médicale ni spirituelle ne l’a aidée à sortir de ce mal étrange. La fille vit encore. Après trois ans de vie étrange, inexplicable scientifiquement, elle est redevenue normale.

 

Ø  Le chef Ngolu ya Nkolo : dans un village de Mbandaka, il y avait un chef respecté, Ngolu ya Nkolo. Ce chef du village était modéré et pondéré. C’était un homme calme et réservé. Il n’importunait pas ses sujets et savait éviter les situations de conflit. Cependant, ce chef avait un grand défaut : la colère. Certains habitants du village le savaient bien. Il fallait, à tout prix, éviter d’énerver le chef Ngolu ya Nkolo. En fait, quand il se fâchait, la situation devenait intenable et insupportable pour son entourage. Pour éviter ses affres, les gens procédaient, purement et simplement, à une fuite ouverte. En effet, dans sa colère, Ngolu ya Nkolo criait très fort et des petits oiseaux sortaient en continue de sa bouche. Un spectacle grave et surréaliste auquel assistaient les gens qui étaient proches et présents.

 

Ø  Les animaux-ouvriers : sur le fameux chemin de fer qui rallie Pointe-Noire à Brazzaville, il y avait des travaux de maintenance et de nettoyage des espaces. Pour une bonne visibilité et une praticabilité optimale, des ouvriers devaient travailler toute la journée en enlevant les herbes qui poussaient autour de la voie ferrée. Alors, tous les ouvriers s’attelaient à la tâche. Chacun devait opérer sur un espace d’environ 200 mètres carrés : couper et dessoucher les arbustes, enlever les herbes, déraciner les plantes… Parmi les ouvriers, l’un d’eux ne travaillait pas au même moment que ses collègues. Il passait la journée à flâner, à se divertir. Le soir venu, la partie qu’il devait rendre propre, était toujours en l’état. Les autres avaient fini le travail. Cependant, le lendemain matin, tous venaient trouver que le terrain qu’il devait nettoyer était manifestement propre. Il était même mieux arrangé que les espaces de ses collègues. Tous se demandaient bien ce qui se passait entre la tombée de la nuit et le lendemain matin. Ils apprirent que des animaux sauvages venaient travailler pour le monsieur durant la nuit. Des gens auraient vu de gros animaux effectuer des travaux pendant la nuit sur le terrain réservé au monsieur. Ainsi, lui était toujours à temps pour rendre le travail demandé.

 

Ø  La bottine du joueur / la chaussure du chef de délégation : à la veille d’une rencontre qualificative à la coupe africaine des nations, les internationaux d’une équipe nationale de football se préparent. L’un des plus grands joueurs de l’équipe est en forme. Il joue dans un grand club de football européen. Eu égard à ses performances, il a été titularisé par le sélectionneur de l’équipe nationale de son pays pour participer aux matchs de qualification en vue de la coupe africaine de football. Mais, tout juste avant le début du match, un phénomène étrange lui arrive. Son pied gauche n’entre plus dans la bottine. Il semble être devenu plus gros. Et pourtant, c’est le même pied et c’est la même bottine avec laquelle il s’est entraîné la veille et l’avant-veille. On appelle le préparateur physique et le médecin de l’équipe pour gérer cette situation… Rien n’y fait ! Le pied n’entre plus dans la chaussure, le joueur doit être déclaré forfait et remplacé par le concurrent direct à son poste d’avant-centre. Ainsi, un autre joueur est appelé d’urgence à enfiler son maillot et ses bottines pour remplacer celui qui avait été officiellement titularisé mais dont le pied n’entrait plus dans la chaussure.

Un désagrément similaire est survenu au responsable du service de presse d’une délégation présidentielle africaine, appelée à se rendre en Europe pour un voyage d’État. Le monsieur était bien en forme toute la semaine. La veille, les rencontres de mise au point et d’orientation aux plans sécuritaire, informationnel, diplomatique, sanitaire… se sont bien déroulées avec les différents services présidentiels impliqués dans le voyage. Le voyage était prévu en fin de matinée. Tôt le matin, le directeur du service de presse présidentiel veut porter ses chaussures. Mais ses pieds semblent s’être transformés. Il essaie et essaie encore ; rien n’y fait ! Son pied droit surtout s’est visiblement métamorphosé. Ses pieds ont pris de l’épaisseur, le monsieur ne peut plus porter ses chaussures. Vu son retard, les services de sécurité l’appellent pour savoir s’il y a un problème et s’assurer de sa venue ou non. Il leur annonce qu’il ne peut pas se déplacer pour l’aéroport car il a un problème avec ses pieds. Alors, le monsieur est substitué par l’un des membres du service en réserve. Le responsable de la presse présidentielle est ainsi laissé au pays. Un peu plus tard, quand l’avion prend son envol, les pieds du monsieur se rapetissent ; ils retrouvent leur dimension normale…

 

Ø  Le volant de la voiture du père exorciste : un jour, un père revenait d’une intense séance d’exorcisme dans un quartier d’Abidjan. La séance était mouvementée, eu égard aux puissants esprits du mal qu’il avait affrontés et chassés. Le père exorciste prend son volant pour rentrer chez lui au presbytère à Abobo. Alors, tout à coup, le volant de sa voiture commence à se détacher. L’exorciste comprend que les esprits mauvais ont envahi son volant. Il insulte ces esprits lâches et immondes. Avec des formules puissantes, il leur demande de quitter son volant. Les esprits lui obéissent. Ils s’éloignent du volant et le père continue à rouler pour rentrer tranquillement chez lui.

 

Ø  Serpent-jouet / serpent-vivant : à la veille de Noël, les enfants d’une école locale de Ouagadougou avaient reçu des jouets de leur direction. Ils jouaient joyeusement avec ces objets inanimés : poupées, animaux, voitures, vélos… C’était beau. Parmi les jouets, il y avait un serpent en caoutchouc.

Le jour suivant, tandis que les enfants jouaient dans la cour principale de l’école, un fait étrange survient : le serpent en caoutchouc se transforme en serpent normal, il devient bien vivant. C’est la débandade générale. Le serpent se met à mordre plusieurs gosses. C’était vraiment un moment étrange et spectaculaire. De grands cris s’élèvent, maîtres et maîtresses accourent. Ils voient un serpent sauter et s’attaquer aux petits enfants. Les plus courageux s’avancent et tentent de tuer le serpent sans succès. Le serpent se dérobe. Il file sur le sol. Il est quand même rattrapé. Le serpent sera finalement tué par l’un des vigiles qui, disait-on, était aussi étrange. Ce phénomène a fait la une des journaux locaux. Comment un serpent-jouet s’est-il transformé en serpent-vivant ? Comment un objet inanimé peut-il devenir réel et mordre des gosses ?

 

Ø  Mon singe n’est pas votre singe : un vieil homme quittait une localité rurale du Cabinda, pour se rendre en ville. Arrivé au niveau d’un barrage routier, il est interpellé par la brigade forestière, la brigade de surveillance de la faune et de lutte contre le braconnage. De fait, c’était déjà la période de fermeture de la chasse au grand public, et les autorités locales ne toléraient aucune activité de chasse et d’abattage d’animaux. Et le vieillard avait été vivement interpellé parce que, dans sa besace, il y avait une tête de singe boucané. Les gardes forestiers ont donc pris de force le sac de cette personne pour aller détruire la tête de singe asséchée. Le vieux leur répétait : c’est mon singe, ce n’est pas votre singe, ne prenez pas mon singe. Ce n’est pas le singe de la forêt. Comme pour lier la porale à l’acte, le vieux émis un petit cri et la tête du singe se mit à se mouvoir. La tête du singe va mordre profondément la main d’un des gardes forestiers. Personne ne put l’enlever, tellement la fixation des mâchoires de la tête de singe était forte. Le garde forestier succombera plus tard de sa blessure. Le vieux continuait à répéter : je vous ai bien dit que ce n’est pas votre singe – entendu, celui chassé à la forêt –, mais mon singe.

Ø  Chicotologie, fouettage général du ministre : nous sommes dans un pays africain dont le président va procéder au changement du gouvernement. Les arènes politiques s’agitent. Certains ministres pensent qu’ils pourraient perdre leur poste au gouvernement. Ils sont mal appréciés par l’opinion publique nationale. Ils sont accusés d’avoir détourné de l’argent et de ne pas avoir atteint les objectifs fixés au cours de l’exercice de leur fonction. Mr Nzoba Moto est l’un des ministres de ce gouvernement qui tire vers sa fin. Il se sent menacé. Il pense ne pas pouvoir revenir trôner sur son fauteuil ministériel ; un fauteuil acquis au prix de pratiques et de sacrifices multiples. Certains proches lui disent même que de mauvaises personnes lui en veulent à mort ; que des hommes politiques cherchent à le faire disparaître. S’il n’agit pas vite, il va et perdre son poste et peut-être mourir brutalement. Mr Nzoba Moto tombe dans la panique générale. Alors, soutenu par son entourage le plus proche, il se décide à agir, à agir vite et bien.

Nzoba Moto se rend d’abord chez l’un des pasteurs qui priait parfois pour lui, quand il était en quête d’ascension sociale. Depuis lors, il avait oublié ce vieux pasteur protestant, une haute personnalité spirituelle et charismatique, un homme réputé pour les miracles et les merveilles qu’il accomplissait au nom de Dieu. Le vieux pasteur le reçoit à bras ouverts. Il lui donne des conseils et prie longuement pour lui, pour sa protection, pour éloigner de lui le mauvais œil et les influences nuisibles à son maintien au gouvernement. Le même jour, Mr Nzoba Moto va aussi trouver un prête qu’il connaissait bien et avec qui il entretenait de bonnes relations. Le prêtre prie également pour Nzoba Moto, pour le protéger et le préserver contre les forces du mal et les puissances nocturnes.

Le soir venu, Mr le ministre va prendre une autre direction. Après les prières de protection du pasteur et du prêtre, il décide, avec une partie de sa garde rapprochée, de se rendre dans un village, pour être blindé – protégé mystiquement – par un puissant et célèbre marabout du pays. Arrivé vers la maison du marabout, il envoie un émissaire. Le marabout lui donne les conditions pour l’accès à sa demeure. Nzoba Moto devait laisser sa garde assez loin de la maison du marabout pour subir sa cure. Il devait aussi recevoir plusieurs coups de fouet magique, afin de chasser les mauvais esprits qui étaient sur lui et qui pourraient l’empêcher de rester au gouvernement… Sans autre forme de procès, le ministre accepta toutes les conditions édictées par le puissant marabout. Alors, la séance de fouettage commence.

Le fouet magique doit être appliqué avec force, pour libérer Nzoba Moto des esprits maléfiques. Comme les mauvais esprits l’ont totalement envahi, selon les dires du marabout, la séance de libération doit être intense. Elle commence à durer. Le climat devient pathétique, le ministre se met à pleurer ; il ne supporte plus la douleur de la chicotte magique avec laquelle il est froidement frappé. Il finit par crier, par crier fortement si bien qu’il tombe en syncope. Sa garde perçoit les cris et entre de force dans la maison du marabout. Elle récupère le ministre en culotte, bien fouetté par les sbires du marabout. Plus tard, tout le pays et même le président de la République sera informé de cette histoire. Le ministre retrouvera sa santé, après une cure médicale spéciale ; cependant, après le fouettage généralisé, il va être définitivement banni du gouvernement de la République.

Je pourrai aligner des histoires et anecdotes à l’infini. Elles sont étranges les unes plus que les autres. On pourrait classer la plupart d’entre elles parmi les phénomènes paranormaux, des phénomènes qui ne relèvent pas de la rationalité scientifique et de la pensée critique. De fait, les histoires racontées semblent échapper à l’intelligibilité générale et à la logique rationnelle constitutive des savoirs ordinaires. Cependant, dans la mesure où les faits racontés sont perçus et ont été vécus comme des faits authentiques par les personnes concernées, nous avons exclu de les approcher en les inscrivant dans le circuit de la paranormalité. Par ailleurs, nous n’avons pas fait recours au schéma triadique élaboré par Meinrad Hebga, pour décrypter les éléments et événements considérés comme étranges, étrangers à la causalité basique et à la logique scientifique générale[1].

En visitant l’ensemble de ces histoires, à première vue étranges, la question qui, au plan épistémologique, s’est posée à moi, est celle de la réalité : qu’est-ce que la réalité ?. Comment se présente-t-elle ? Est-elle la même pour l’habitant d’un village de la forêt équatoriale et le membre d’une grande ville en Afrique ? Est-elle partout identique ? Est-elle la même pour tous les membres d’une famille, d’une communauté, d’une société, d’une nation… ? Reste-t-elle similaire pour l’Africain, l’Européen, l’Asiatique, l’Américain, l’Amérindien ? La réalité possède-t-elle une extension infinie ? Si oui, comment la représenter ? Si non, quelles en sont les dimensions et les limites ?

Comment est-ce que des faits considérés comme invraisemblables, inexplicables, mythiques, illogiques, irrationnels, paranormaux… par les uns, pourraient-ils être compris comme plausibles et expérimentés comme authentiques par les autres ? Dans quelles mesures et sous quelles conditions peut-on attester qu’une situation est réelle, qu’un élément est vrai, qu’un événement est effectif… ? Qu’est-ce qui détermine l’authenticité et l’apodicticité de l’expérience-vécue par la conscience-de-soi.

Dans le mouvement de ces questionnements, un opuscule m’a profondément marqué ; c’est celui du père Claude Pairault, intitulé : Qu’est-ce que la réalité ?[2]. Quand je suis venu faire le second cycle à la faculté de philosophie de l’Institut catholique de Yaoundé en 2002, plusieurs interrogations traversaient mon esprit, dont celle du sens de la réalité. Je les abordais avant tout en jeune clerc (4 ans de sacerdoce). Cependant, au niveau proprement philosophique, la dense réflexion déployée par l’ancien doyen de la faculté de philosophie de l’UCAC, Père Claude Pairault, va constituer une vraie lueur heuristique pour moi.

Entretemps, mes préoccupations théoriques se sont déplacées. Elles étaient portées vers les problématiques du langage et de la politique. Dans ce cadre, j’ai rencontré la pensée de deux auteurs, Jürgen Habermas et Jean-Marc Ferry et, plus tard, celle d’Éric Weil, sur qui je vais présenter une thèse de doctorat à l’Université pontificale grégorienne de Rome : La dimension politique du langage. Essai sur Éric Weil (2010).

En visitant profondément l’œuvre d’Éric Weil, la question de la réalité revient en force. Cette question la structure et la détermine même en profondeur. L’auteur thématise la réalité en mode logique et systématique. Il l’évoque selon divers plans et registres.

Après les études doctorales, dans la dilatation de mes recherches, j’ai découvert un autre auteur, plus au moins connu de la scène philosophique afro-francophone. Il s’agit de Hans Blumenberg, avec son œuvre-phare, La légitimité des temps modernes (1967). La problématique de la réalité traverse aussi la pensée de cet auteur ; elle est largement présentée dans les articles de Hans Blumenberg traduit en français et réunis sous le titre, Le concept de réalité (2012). Ce qui me décide d’approfondir les recherches autour de la réalité en convoquant aussi l’œuvre blumenbergienne.

Muni d’un bagage intellectuel différentiel, je suis revenu sur mes interrogations initiales autour de la réalité. J’ai également côtoyé d’autres auteurs, notamment Basile-Juléat Fouda, Théophile Obenga, Nishida Kitarô, Xavier Zubiri, Karl Jaspers… Leurs productions théoriques présentent des traits pluriels du penser-à-la réalité. Ce livre est le fruit de tous ces allers-retours entre existence et réflexion, expérience et conception de ce qui se présente à la conscience humaine comme réel.

[1]. Cf. Meinrad  Hebga, La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, 155-295.

 

[2]. Cf. Claude Pairault, Qu’est-ce que la réalité ? (1998).

 

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Le projet du présent ouvrage est né de préoccupations avant tout extra-philosophiques ou encore, indirectement philosophiques. C’est dans le cadre d’histoires invraisemblables et de faits anecdotiques que l’idée d’affronter ce qu’est la réalité s’est dessinée. Ces histoires sont celles du quotidien et de la rue en Afrique ; celles de familles, de communautés, de quartiers, de zones rurales et urbaines, d’espaces et univers africains ; celles de milieux divers, des milieux académiques, professionnels, associatifs, sportifs, religieux… Grosso modo, ces faits et histoires concernent l’expérience vécue en Afrique et l’existence des Africain(e)s.

Ces faits pourraient surprendre, heurter la sensibilité, susciter la susceptibilité des personnes habituées à baigner dans un univers considéré comme foncièrement rationnel. Ces histoires peuvent être minimisées et même radicalement rejetées par la majorité des penseurs se considérant comme orthodoxes ; des penseurs dont les conceptions suivent la logique rationnelle occidentale. Il s’agit d’experts, d’érudits, de thématiciens, de mandarins, de clercs, de concepteurs, d’artisans du savoir, de chirurgiens du concept… ; des hommes et femmes versés dans les pratiques pures de l’épistémè ; des chercheurs habitués aux méthodologies transparentes, aux procédés traçables, aux productions absolument cohérentes et aux élaborations théoriques qui se déploient et investissent le monde en suivant les canons fixés par les ordres scientifiques et les principes philosophiques établis comme universels.

Voici quelques faits anecdotiques considérés comme réels (vrais) par les personnes qui les ont vécus et les milieux dans lesquels ils se sont déroulés. Ces faits provoquent notre réflexion et pourraient se transmuer en une réelle épreuve théorique, s’ils ne sont pas radicalement récusés ou envisagés uniquement qu’à travers la logique causale classique.

 

Ø  Le chef-chat et le secrétaire-lion : dans une société publique d’une grande ville locale (africaine/Luanda), un secrétaire de direction, depuis presque toujours, vient systématiquement en retard au travail. Ses relations avec les autres employés sont difficiles et son comportement ordinaire est bizarre. Ses façons de faire inquiètent ses collègues de travail qui l’interpellent à propos. Ils lui disent que le patron finira par le sanctionner sévèrement et le mettre à la porte.

Cependant, le Monsieur, confiant en lui-même, répond de façon arrogante et goguenarde, que le patron de la maison le connaît bien et ne le sanctionnera jamais. Ce patron n’osera pas s’attaquer à lui ni le licencier, puisqu’il est fort. S’il le blâme ou s’il lui fait des reproches le jour, lui, le punira la nuit. Et il ne saurait tenter de l’interpeller ou de lui faire un quelconque mal, car la punition nocturne pourrait lui être fatale. De fait, selon certaines indiscrétions, durant la nuit, le secrétaire se transformerait en lion. Il a le totem du lion et, son patron, celui du chat. Donc le rapport de forces est en défaveur du chef, qui n’est qu’un pauvre petit chat la nuit. Ainsi, le secrétaire, le lion, dans le monde mystique, n’a pas de compte à rendre à un chat, même si celui-ci est son chef le jour (dans le monde visible).

 

Ø Ta’ Papaye : Ta’ Papaye était un monsieur ordinaire, ordinairement étrange. Il vivait dans un quartier, à la périphérie de Kinshasa. Ta’ Papaye ne dérangeait pas souvent les voisins du quartier et il ne voulait pas être dérangé. Il ne supportait pas les bruits que les jeunes gens de son quartier faisaient le soir lors des grands matchs de football européen. Alors, pour calmer les jeunes bruyants, il apparaissait sur l’écran de leur télévision. C’était un véritable spectacle. Ta’ Papaye apparaissait à la télévision en direct et blâmait sévèrement les jeunes. Il leur demandait de ne pas le déranger puisqu’il se reposait. Certains jeunes fuyaient ce regard qui venait transpercer l’écran ; d’autres restaient là, sans trop être perturbés. Ils connaissaient bien les fameuses histoires de Ta’ Papaye ; ainsi, ils n’avaient aucunement peur de ses apparitions télévisuelles.

Un jour, un fait étrange est survenu au quartier, la mort brutale d’une jeune fille. Les accusations se sont très vite portées sur la personne de Ta’ Papaye. Il fut informé de ces accusations. Lui disait ne pas connaître cette fille décédée inopinément et ne rien avoir avec cette histoire. Dans les jours qui ont suivi, certains habitants du quartier ont décidé d’en découdre avec Ta’ Papaye. Trop, c’en était trop ! Il fallait achever ce monsieur, ce méchant sorcier. Ils viennent donc chez Ta’ Papaye, encerclent sa parcelle et avancent vers sa maison. Ta’ Papaye est bien présent dans la maison, imperturbable. Les gens vont avec des armes blanches pour l’attraper et le frapper. Ils arrivent tout proche de lui et quand ils veulent le frapper, Ta’ Papaye n’est plus là, il a mystérieusement disparu. Il leur a échappé. Ta’ Papaye se retrouvait à 100 kilomètres de sa maison, dans une zone reculée, loin des regards menaçant et de l’action vengeresse des gens de son quartier.

 

Ø  Le physicien nucléaire : un homme était revenu au Gabon, son pays natal, après un long séjour aux États Unis où il avait été formé dans une prestigieuse université dans le domaine de la physique nucléaire. Il avait obtenu avec brio un diplôme de docteur en sciences et maîtrisait parfaitement les processus de formation et transformation de la matière, de fission et fusion nucléaires… Un jour, ce monsieur se rendait à l’église. Arrivé dans la cour de l’église, il se met à courir pour se cacher sous le grand baobab qui était proche de la place centrale de la paroisse. Il fuyait le regard et, peut-être, les foudres d’une personne qu’il avait aperçue. Il avait peur de cette personne, un parent assez proche de sa famille maternelle, qu’il revoyait après près de 20 ans. Plusieurs personnes le craignaient. En fait, dans le village où le physicien est né et a grandi, beaucoup de gens disait que ce monsieur est un grand sorcier. C’est un grand malfaiteur nocturne. Alors, le grand physicien, n’avait guère oublié ces histoires villageoises. Pour éviter de rencontrer le grand sorcier, il est parti se cacher sous le baobab de la paroisse.

 

Ø  Nga ka ! / Pas moi ! : un monsieur sort d’un village situé dans la zone forestière au Nord du Congo-Brazzaville. Il vient en ville pour passer un séjour chez son fils, un grand industriel reconnu dans le pays. Le fils accueille bien son père et, entretemps, il l’amène au centre-ville pour faire quelques achats. Arrivé dans un supermarché, c’est l’air conditionné qui les accueille à l’ouverture de la porte centrale. Alors, le monsieur frappe fermement sur sa poitrine ; il soupire profondément et s’écrie fortement : nga ka ! (Pas moi !). Ils (ses ennemis) ne m’auront pas. Jusqu’en ville, ils s’attaquent à moi et m’envoient des flèches. Mais je suis préparé à les combattre. Ils ne peuvent pas m’avoir, surtout pas auprès de mon fils bien aimé.

Le monsieur évoquait ses ennemis mystiques ; des personnes qui le combattraient et chercheraient sa disparition depuis le village. En recevant de plein fouet l’air conditionné qui, souvent, est très dense, il pensait que ses ennemis le poursuivaient jusqu’en ville. L’air conditionné, inhabituel dans son quotidien, est interprété et vécu comme une présence des forces du mal et des flèches de la mort. Il fallait combattre et maîtriser le phénomène, qui n’était que l’expression de la puissance ennemie en acte.

 

Ø Le chasseur illusionné : un chasseur, après une chasse infructueuse, revient au village – Nous sommes en Centrafrique ! Il est désaxé. Lui, le grand chasseur, doit dire quelque chose aux gens du village, à sa famille. Il doit montrer qu’il ne manque jamais sa cible, qu’il est et restera toujours le grand et glorieux chasseur de la communauté. Il décide donc d’inventer une histoire. Il annonce à toute la communauté du village qu’il a fait une grande prise. Il a abattu un éléphant. Le chasseur est content de faire cette annonce, qui, manifestement, est une pseudo-vérité. Alors, il se retire dans une maison et voit la quasi-totalité du village se déployer vers le lieu indiqué. C’est un mouvement d’ensemble.

Après un temps, ce chasseur, qui avait précédemment menti à toute la communauté, se dit en lui-même : et si c’était vrai ce que j’ai dit ? Et si j’ai effectivement tué un éléphant. Étrangement, le monsieur se convainc qu’il a abattu un éléphant, que l’histoire est bien réelle. Il prend sa machette pour rejoindre les autres membres de la communauté du village au lieu indiqué, là où l’éléphant serait tombé.

 

Ø Le compagnon de Mami Wata : dans un quartier de Douala, un homme est très riche ; cependant, il ne travaille pas. Sa parcelle et sa maison sont toujours propres, mais on ne voit personne mettre la propreté dans la concession ni faire le ménage là où il habite. Pourtant, tout y est en ordre ; tout s’y trouve, presque toujours, bien disposé. Le jeune homme vit seul et sort très rarement. Il ne fait presque jamais de courses au centre-ville pour s’approvisionner. Des questions se posent sur son identité, sur ses relations, sur la réalité de sa vie.

En échangeant avec l’une et l’autre personne, on apprend qu’il est en relation avec Mami Wata, une divinité africaine des eaux. Il serait entièrement pris en charge par une entité mystique. Et il n’a pas le droit d’entretenir une relation avec un être humain. De fait, toutes celles qui se sont approchées de lui, toutes celles qui l’ont désiré ou ont voulu commercé intimement avec lui, ont eu une fin tragique. Ce monsieur mystérieux vient pourtant à l’église. Alors, comme les histoires courent les rues, le pasteur de son église le rencontre un jour et lui pose des questions sur sa vie personnelle. Il avoue être en union avec Mami Wata. Quand le pasteur lui suggère d’abandonner cette entité des eaux et, mieux encore, de l’en délivrer, il refuse catégoriquement. Il se sent heureux avec Mami Wata et vit bien dans cet univers humano-aquatique. Mami Wata l’entretient, elle lui donne beaucoup d’argent et lui procure une joie immense.

 

Ø La petite fille étrange : à Johannesburg, une petite fille fréquentait une paroisse importante d’un des quartiers de la ville. Cette enfant, née sans problèmes génétiques, selon le témoignage de ses parents, présente pourtant un comportement étrange. Durant des jours, des semaines et des mois, elle ne va pas aux toilettes. Elle mange et boit, mais elle n’urine pas et ne fait pas de selles.

Plusieurs médecins de la ville l’ont consultée et examinée. Elle ne présente aucun symptôme. Elle paraît bien en forme. Elle mange, mais quel canal assure le dégagement des matières consommées ? Aucune réponse n’a été donnée scientifiquement à cela. Des membres d’églises et de communautés charismatiques ont prié pour elle, pas de solution ! Aucune cure médicale ni spirituelle ne l’a aidée à sortir de ce mal étrange. La fille vit encore. Après trois ans de vie étrange, inexplicable scientifiquement, elle est redevenue normale.

 

Ø  Le chef Ngolu ya Nkolo : dans un village de Mbandaka, il y avait un chef respecté, Ngolu ya Nkolo. Ce chef du village était modéré et pondéré. C’était un homme calme et réservé. Il n’importunait pas ses sujets et savait éviter les situations de conflit. Cependant, ce chef avait un grand défaut : la colère. Certains habitants du village le savaient bien. Il fallait, à tout prix, éviter d’énerver le chef Ngolu ya Nkolo. En fait, quand il se fâchait, la situation devenait intenable et insupportable pour son entourage. Pour éviter ses affres, les gens procédaient, purement et simplement, à une fuite ouverte. En effet, dans sa colère, Ngolu ya Nkolo criait très fort et des petits oiseaux sortaient en continue de sa bouche. Un spectacle grave et surréaliste auquel assistaient les gens qui étaient proches et présents.

 

Ø  Les animaux-ouvriers : sur le fameux chemin de fer qui rallie Pointe-Noire à Brazzaville, il y avait des travaux de maintenance et de nettoyage des espaces. Pour une bonne visibilité et une praticabilité optimale, des ouvriers devaient travailler toute la journée en enlevant les herbes qui poussaient autour de la voie ferrée. Alors, tous les ouvriers s’attelaient à la tâche. Chacun devait opérer sur un espace d’environ 200 mètres carrés : couper et dessoucher les arbustes, enlever les herbes, déraciner les plantes… Parmi les ouvriers, l’un d’eux ne travaillait pas au même moment que ses collègues. Il passait la journée à flâner, à se divertir. Le soir venu, la partie qu’il devait rendre propre, était toujours en l’état. Les autres avaient fini le travail. Cependant, le lendemain matin, tous venaient trouver que le terrain qu’il devait nettoyer était manifestement propre. Il était même mieux arrangé que les espaces de ses collègues. Tous se demandaient bien ce qui se passait entre la tombée de la nuit et le lendemain matin. Ils apprirent que des animaux sauvages venaient travailler pour le monsieur durant la nuit. Des gens auraient vu de gros animaux effectuer des travaux pendant la nuit sur le terrain réservé au monsieur. Ainsi, lui était toujours à temps pour rendre le travail demandé.

 

Ø  La bottine du joueur / la chaussure du chef de délégation : à la veille d’une rencontre qualificative à la coupe africaine des nations, les internationaux d’une équipe nationale de football se préparent. L’un des plus grands joueurs de l’équipe est en forme. Il joue dans un grand club de football européen. Eu égard à ses performances, il a été titularisé par le sélectionneur de l’équipe nationale de son pays pour participer aux matchs de qualification en vue de la coupe africaine de football. Mais, tout juste avant le début du match, un phénomène étrange lui arrive. Son pied gauche n’entre plus dans la bottine. Il semble être devenu plus gros. Et pourtant, c’est le même pied et c’est la même bottine avec laquelle il s’est entraîné la veille et l’avant-veille. On appelle le préparateur physique et le médecin de l’équipe pour gérer cette situation… Rien n’y fait ! Le pied n’entre plus dans la chaussure, le joueur doit être déclaré forfait et remplacé par le concurrent direct à son poste d’avant-centre. Ainsi, un autre joueur est appelé d’urgence à enfiler son maillot et ses bottines pour remplacer celui qui avait été officiellement titularisé mais dont le pied n’entrait plus dans la chaussure.

Un désagrément similaire est survenu au responsable du service de presse d’une délégation présidentielle africaine, appelée à se rendre en Europe pour un voyage d’État. Le monsieur était bien en forme toute la semaine. La veille, les rencontres de mise au point et d’orientation aux plans sécuritaire, informationnel, diplomatique, sanitaire… se sont bien déroulées avec les différents services présidentiels impliqués dans le voyage. Le voyage était prévu en fin de matinée. Tôt le matin, le directeur du service de presse présidentiel veut porter ses chaussures. Mais ses pieds semblent s’être transformés. Il essaie et essaie encore ; rien n’y fait ! Son pied droit surtout s’est visiblement métamorphosé. Ses pieds ont pris de l’épaisseur, le monsieur ne peut plus porter ses chaussures. Vu son retard, les services de sécurité l’appellent pour savoir s’il y a un problème et s’assurer de sa venue ou non. Il leur annonce qu’il ne peut pas se déplacer pour l’aéroport car il a un problème avec ses pieds. Alors, le monsieur est substitué par l’un des membres du service en réserve. Le responsable de la presse présidentielle est ainsi laissé au pays. Un peu plus tard, quand l’avion prend son envol, les pieds du monsieur se rapetissent ; ils retrouvent leur dimension normale…

 

Ø  Le volant de la voiture du père exorciste : un jour, un père revenait d’une intense séance d’exorcisme dans un quartier d’Abidjan. La séance était mouvementée, eu égard aux puissants esprits du mal qu’il avait affrontés et chassés. Le père exorciste prend son volant pour rentrer chez lui au presbytère à Abobo. Alors, tout à coup, le volant de sa voiture commence à se détacher. L’exorciste comprend que les esprits mauvais ont envahi son volant. Il insulte ces esprits lâches et immondes. Avec des formules puissantes, il leur demande de quitter son volant. Les esprits lui obéissent. Ils s’éloignent du volant et le père continue à rouler pour rentrer tranquillement chez lui.

 

Ø  Serpent-jouet / serpent-vivant : à la veille de Noël, les enfants d’une école locale de Ouagadougou avaient reçu des jouets de leur direction. Ils jouaient joyeusement avec ces objets inanimés : poupées, animaux, voitures, vélos… C’était beau. Parmi les jouets, il y avait un serpent en caoutchouc.

Le jour suivant, tandis que les enfants jouaient dans la cour principale de l’école, un fait étrange survient : le serpent en caoutchouc se transforme en serpent normal, il devient bien vivant. C’est la débandade générale. Le serpent se met à mordre plusieurs gosses. C’était vraiment un moment étrange et spectaculaire. De grands cris s’élèvent, maîtres et maîtresses accourent. Ils voient un serpent sauter et s’attaquer aux petits enfants. Les plus courageux s’avancent et tentent de tuer le serpent sans succès. Le serpent se dérobe. Il file sur le sol. Il est quand même rattrapé. Le serpent sera finalement tué par l’un des vigiles qui, disait-on, était aussi étrange. Ce phénomène a fait la une des journaux locaux. Comment un serpent-jouet s’est-il transformé en serpent-vivant ? Comment un objet inanimé peut-il devenir réel et mordre des gosses ?

 

Ø  Mon singe n’est pas votre singe : un vieil homme quittait une localité rurale du Cabinda, pour se rendre en ville. Arrivé au niveau d’un barrage routier, il est interpellé par la brigade forestière, la brigade de surveillance de la faune et de lutte contre le braconnage. De fait, c’était déjà la période de fermeture de la chasse au grand public, et les autorités locales ne toléraient aucune activité de chasse et d’abattage d’animaux. Et le vieillard avait été vivement interpellé parce que, dans sa besace, il y avait une tête de singe boucané. Les gardes forestiers ont donc pris de force le sac de cette personne pour aller détruire la tête de singe asséchée. Le vieux leur répétait : c’est mon singe, ce n’est pas votre singe, ne prenez pas mon singe. Ce n’est pas le singe de la forêt. Comme pour lier la porale à l’acte, le vieux émis un petit cri et la tête du singe se mit à se mouvoir. La tête du singe va mordre profondément la main d’un des gardes forestiers. Personne ne put l’enlever, tellement la fixation des mâchoires de la tête de singe était forte. Le garde forestier succombera plus tard de sa blessure. Le vieux continuait à répéter : je vous ai bien dit que ce n’est pas votre singe – entendu, celui chassé à la forêt –, mais mon singe.

Ø  Chicotologie, fouettage général du ministre : nous sommes dans un pays africain dont le président va procéder au changement du gouvernement. Les arènes politiques s’agitent. Certains ministres pensent qu’ils pourraient perdre leur poste au gouvernement. Ils sont mal appréciés par l’opinion publique nationale. Ils sont accusés d’avoir détourné de l’argent et de ne pas avoir atteint les objectifs fixés au cours de l’exercice de leur fonction. Mr Nzoba Moto est l’un des ministres de ce gouvernement qui tire vers sa fin. Il se sent menacé. Il pense ne pas pouvoir revenir trôner sur son fauteuil ministériel ; un fauteuil acquis au prix de pratiques et de sacrifices multiples. Certains proches lui disent même que de mauvaises personnes lui en veulent à mort ; que des hommes politiques cherchent à le faire disparaître. S’il n’agit pas vite, il va et perdre son poste et peut-être mourir brutalement. Mr Nzoba Moto tombe dans la panique générale. Alors, soutenu par son entourage le plus proche, il se décide à agir, à agir vite et bien.

Nzoba Moto se rend d’abord chez l’un des pasteurs qui priait parfois pour lui, quand il était en quête d’ascension sociale. Depuis lors, il avait oublié ce vieux pasteur protestant, une haute personnalité spirituelle et charismatique, un homme réputé pour les miracles et les merveilles qu’il accomplissait au nom de Dieu. Le vieux pasteur le reçoit à bras ouverts. Il lui donne des conseils et prie longuement pour lui, pour sa protection, pour éloigner de lui le mauvais œil et les influences nuisibles à son maintien au gouvernement. Le même jour, Mr Nzoba Moto va aussi trouver un prête qu’il connaissait bien et avec qui il entretenait de bonnes relations. Le prêtre prie également pour Nzoba Moto, pour le protéger et le préserver contre les forces du mal et les puissances nocturnes.

Le soir venu, Mr le ministre va prendre une autre direction. Après les prières de protection du pasteur et du prêtre, il décide, avec une partie de sa garde rapprochée, de se rendre dans un village, pour être blindé – protégé mystiquement – par un puissant et célèbre marabout du pays. Arrivé vers la maison du marabout, il envoie un émissaire. Le marabout lui donne les conditions pour l’accès à sa demeure. Nzoba Moto devait laisser sa garde assez loin de la maison du marabout pour subir sa cure. Il devait aussi recevoir plusieurs coups de fouet magique, afin de chasser les mauvais esprits qui étaient sur lui et qui pourraient l’empêcher de rester au gouvernement… Sans autre forme de procès, le ministre accepta toutes les conditions édictées par le puissant marabout. Alors, la séance de fouettage commence.

Le fouet magique doit être appliqué avec force, pour libérer Nzoba Moto des esprits maléfiques. Comme les mauvais esprits l’ont totalement envahi, selon les dires du marabout, la séance de libération doit être intense. Elle commence à durer. Le climat devient pathétique, le ministre se met à pleurer ; il ne supporte plus la douleur de la chicotte magique avec laquelle il est froidement frappé. Il finit par crier, par crier fortement si bien qu’il tombe en syncope. Sa garde perçoit les cris et entre de force dans la maison du marabout. Elle récupère le ministre en culotte, bien fouetté par les sbires du marabout. Plus tard, tout le pays et même le président de la République sera informé de cette histoire. Le ministre retrouvera sa santé, après une cure médicale spéciale ; cependant, après le fouettage généralisé, il va être définitivement banni du gouvernement de la République.

Je pourrai aligner des histoires et anecdotes à l’infini. Elles sont étranges les unes plus que les autres. On pourrait classer la plupart d’entre elles parmi les phénomènes paranormaux, des phénomènes qui ne relèvent pas de la rationalité scientifique et de la pensée critique. De fait, les histoires racontées semblent échapper à l’intelligibilité générale et à la logique rationnelle constitutive des savoirs ordinaires. Cependant, dans la mesure où les faits racontés sont perçus et ont été vécus comme des faits authentiques par les personnes concernées, nous avons exclu de les approcher en les inscrivant dans le circuit de la paranormalité. Par ailleurs, nous n’avons pas fait recours au schéma triadique élaboré par Meinrad Hebga, pour décrypter les éléments et événements considérés comme étranges, étrangers à la causalité basique et à la logique scientifique générale[1].

En visitant l’ensemble de ces histoires, à première vue étranges, la question qui, au plan épistémologique, s’est posée à moi, est celle de la réalité : qu’est-ce que la réalité ?. Comment se présente-t-elle ? Est-elle la même pour l’habitant d’un village de la forêt équatoriale et le membre d’une grande ville en Afrique ? Est-elle partout identique ? Est-elle la même pour tous les membres d’une famille, d’une communauté, d’une société, d’une nation… ? Reste-t-elle similaire pour l’Africain, l’Européen, l’Asiatique, l’Américain, l’Amérindien ? La réalité possède-t-elle une extension infinie ? Si oui, comment la représenter ? Si non, quelles en sont les dimensions et les limites ?

Comment est-ce que des faits considérés comme invraisemblables, inexplicables, mythiques, illogiques, irrationnels, paranormaux… par les uns, pourraient-ils être compris comme plausibles et expérimentés comme authentiques par les autres ? Dans quelles mesures et sous quelles conditions peut-on attester qu’une situation est réelle, qu’un élément est vrai, qu’un événement est effectif… ? Qu’est-ce qui détermine l’authenticité et l’apodicticité de l’expérience-vécue par la conscience-de-soi.

Dans le mouvement de ces questionnements, un opuscule m’a profondément marqué ; c’est celui du père Claude Pairault, intitulé : Qu’est-ce que la réalité ?[2]. Quand je suis venu faire le second cycle à la faculté de philosophie de l’Institut catholique de Yaoundé en 2002, plusieurs interrogations traversaient mon esprit, dont celle du sens de la réalité. Je les abordais avant tout en jeune clerc (4 ans de sacerdoce). Cependant, au niveau proprement philosophique, la dense réflexion déployée par l’ancien doyen de la faculté de philosophie de l’UCAC, Père Claude Pairault, va constituer une vraie lueur heuristique pour moi.

Entretemps, mes préoccupations théoriques se sont déplacées. Elles étaient portées vers les problématiques du langage et de la politique. Dans ce cadre, j’ai rencontré la pensée de deux auteurs, Jürgen Habermas et Jean-Marc Ferry et, plus tard, celle d’Éric Weil, sur qui je vais présenter une thèse de doctorat à l’Université pontificale grégorienne de Rome : La dimension politique du langage. Essai sur Éric Weil (2010).

En visitant profondément l’œuvre d’Éric Weil, la question de la réalité revient en force. Cette question la structure et la détermine même en profondeur. L’auteur thématise la réalité en mode logique et systématique. Il l’évoque selon divers plans et registres.

Après les études doctorales, dans la dilatation de mes recherches, j’ai découvert un autre auteur, plus au moins connu de la scène philosophique afro-francophone. Il s’agit de Hans Blumenberg, avec son œuvre-phare, La légitimité des temps modernes (1967). La problématique de la réalité traverse aussi la pensée de cet auteur ; elle est largement présentée dans les articles de Hans Blumenberg traduit en français et réunis sous le titre, Le concept de réalité (2012). Ce qui me décide d’approfondir les recherches autour de la réalité en convoquant aussi l’œuvre blumenbergienne.

Muni d’un bagage intellectuel différentiel, je suis revenu sur mes interrogations initiales autour de la réalité. J’ai également côtoyé d’autres auteurs, notamment Basile-Juléat Fouda, Théophile Obenga, Nishida Kitarô, Xavier Zubiri, Karl Jaspers… Leurs productions théoriques présentent des traits pluriels du penser-à-la réalité. Ce livre est le fruit de tous ces allers-retours entre existence et réflexion, expérience et conception de ce qui se présente à la conscience humaine comme réel.

[1]. Cf. Meinrad  Hebga, La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, 155-295.

 

[2]. Cf. Claude Pairault, Qu’est-ce que la réalité ? (1998).

 

Informations complémentaires

Auteur

Stève Gaston Bobongaud

Année de publication

2019