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Quand le capitalisme cynégétique envahit la réserve du Dja

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Description

Préface

Dans toute l’Afrique centrale, les populations locales tirent de l’exploitation des forêts l’essentiel de leurs moyens de subsistance. La faune constitue, pour elles, une importante source d’alimentation : dans les régions où l’élevage des animaux domestiques ne couvre pas les besoins en viande, elle peut fournir jusqu’à 70 % des ressources en protéines animales aux populations. Mais, elle constitue également une importante source de revenus. Depuis la décennie 1990, autour de la réserve de faune du Dja, des programmes de développement intégrés tentent de lier les objectifs de conservation de la biodiversité, dont la faune est une des composantes essentielles, avec le développement des communautés villageoises locales. L’auteur met en exergue la persistance de l’exploitation anarchique des ressources fauniques dans la région du Dja, à travers le concept de chasse déviante. Il présente, dans un premier temps, les éléments sociologiques de la déviance en insistant sur la notion de déviance, considérée comme une transgression des normes sociales établies, et sur les différentes approches théoriques et conceptuelles de ce phénomène. Il passe en revue une gamme de théories : individualiste, marxiste, fonctionnaliste, culturalistes et interactionnistes. Pour caractériser la chasse déviante au nord du Dja, il explicite les normes cynégétiques établies, qui sont constamment transgressées. Les normes globales coexistent avec les normes locales. Les normes globales, issues des principaux textes internationaux et de la législation nationale adoptée en 1994-1995, contribuent à déterminer les différentes classes d’animaux protégés, les pratiques de chasse permises et celles interdites. L’accès à la ressource faunique est conditionné par l’obtention d’un permis ou d’une licence de chasse. En conséquence, les interdits globaux correspondent à la chasse sans permis, en période de fermeture de la chasse, dans des endroits réservés ou à l’aide d’engins ou armes non autorisés (armes ou munitions de guerre, explosifs, produits chimiques, etc.). Les normes locales sont celles issues des coutumes en vigueur dans le site de l’étude. Celles-ci règlementent, à leur tour, les différentes classes d’animaux, les pratiques de chasse autorisées et celles interdites. Ainsi, les coutumes des Badjoué et Baka de la zone tampon nord du Dja distinguent les animaux de consommation courante et les animaux, dont la consommation est réservée. La chasse est une activité pratiquée pour l’alimentation et pour l’échange. Elle est pratiquée par les adolescents et les adultes. Les premiers pratiquent une chasse d’initiation à l’aide de matériaux locaux, tandis que la chasse aux outils perfectionnés est réservée aux seconds. Le rappel des normes cynégétiques a permis à l’auteur de caractériser les pratiques déviantes et d’en indiquer les facteurs. Ces facteurs vont de la montée en puissance de l’individualisme économique à l’essor du capitalisme cynégétique au Nord du Dja. L’imposition de l’économie de marché  a ainsi bouleversé les pratiques traditionnelles ; la chasse est devenue un business. La grande majorité des chasseurs considèrent que les techniques de chasse traditionnelles manquent d’efficacité par rapport aux techniques modernes (câbles d’acier et cartouches importés). L’utilisation de ces dernières est, à leurs yeux, « le seul moyen d’avoir facilement, rapidement et régulièrement de l’argent ». Les chasseurs sont ainsi animés d’un désir de « réussir » à tout prix. Dans ce contexte, les produits de chasse très convoités deviennent essentiellement des produits marchands. Les animaux vivants sont les plus prisés (chimpanzés, singes divers, tortues, perroquets, crocodiles, pangolins, etc.). L’outillage utilisé est donc à la hauteur de la demande et de l’appât du gain. Finalement, la ressource faune est prise en otage entre la pression des braconniers-utilisateurs, qui chassent sans arrêt au mépris des normes, et les braconniers-commanditaires qui sont chargés d’acheminer les produits vers diverses destinations au-delà des frontières étatiques. D’où l’image forte du marteau et de l’enclume, à laquelle l’auteur a fait appel pour sa lecture de l’impact de la déviance. En bref, l’auteur veut démontrer que l’intensification de la chasse déviante à la zone tampon nord du Dja n’est pas un problème de faible rentabilité du cacao-café ou de forte croissance démographique urbaine, mais plutôt un problème du type de société, c’est-à-dire un problème du passage de la société agraire et traditionnaliste (où la majeure partie de la production est consommée par le producteur lui-même) à la société marchande et capitaliste (qui fonctionne sur la base de la loi de l’offre et de la demande). En effet, c’est  la forte demande des produits de chasse déviante en ville qui pousse les paysans aux actes individuels de chasse déviante. Au total, cet ouvrage, qui est celui d’un sociologue qui a une connaissance intime de sa zone d’étude et qui a su prendre tout le recul nécessaire pour objectiver le phénomène de chasse déviante, mérite d’être lu avec beaucoup d’attention. Car, au-delà du Dja, c’est le problème crucial du lien entre conservation des ressources naturelles et développement qui est posé. A vrai dire, cet ouvrage vise tous ceux qui sont intéressés par le développement durable de la région du Dja. Mais, il vise en premier lieu le législateur camerounais, le  MINFOF (notamment la Direction de la Faune et des Aires protégées et le Comité national de lutte anti-braconnage) et ses partenaires internationaux, dont le programme ECOFAC et le RAPAC, qui sont financés par l’Union européenne.

Roger NGOUFO,

Maître de Conférences, Université de Yaoundé I,

Géographe environnementaliste,

Président du Comité national de l’UICN

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Auteur

SAMUEL-BENI ELLA ELLA